L’éthique comme boussole : pourquoi les codes de déontologie sont aussi des outils de communication
L’éthique n’est pas d’abord une balance. C’est une boussole.
La balance évoque la justice, l’équilibre, la pesée entre deux intérêts. Elle suggère qu’il existe une décision juste à trouver. La boussole, elle, dit autre chose : elle rappelle que, dans la vie professionnelle, nous avançons souvent dans des situations incertaines, sans réponse évidente, où il faut retrouver une direction.
Faire de l’éthique, ce n’est donc pas seulement appliquer une règle. C’est se demander : comment faire pour bien faire ?
Cette question devient centrale lorsque nos valeurs personnelles, les attentes de notre métier, les règles de notre institution et les exigences de la société entrent en tension. Paul Ricœur définit l’éthique comme « la visée de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes » : une formule précieuse, parce qu’elle relie le souci de soi, la responsabilité envers les autres et la qualité des institutions dans lesquelles nous agissons.
Éthique, morale et déontologie : trois niveaux à distinguer
On emploie souvent les mots éthique, morale et déontologie comme s’ils étaient interchangeables. Ils sont proches, mais ils ne désignent pas exactement la même chose.
L’éthique correspond au moment du questionnement. C’est le moment où l’on s’arrête pour se demander ce qui est juste, souhaitable ou cohérent avec nos valeurs. Elle intervient avant la règle, mais aussi après la règle, lorsqu’on évalue si cette règle reste pertinente.
La morale désigne davantage l’ensemble des règles, des obligations ou des injonctions qui orientent les comportements. Elle dit ce qu’il faut faire ou ne pas faire.
La déontologie, enfin, concerne les devoirs propres à une profession. Elle traduit des valeurs générales en obligations professionnelles concrètes : confidentialité, loyauté, transparence, responsabilité, indépendance, respect des publics.
Un code de déontologie est donc une manière de transformer une boussole éthique en repères partagés.
Les valeurs : ce qui donne une direction à l’action
Une valeur n’est pas seulement un mot affiché dans une charte. C’est une qualité que l’on reconnaît comme souhaitable dans une action, une décision ou une manière d’être.
La confiance, le respect, la responsabilité, l’intégrité, la justice, la transparence, la bienveillance ou le courage ne valent que si elles orientent réellement les pratiques.
C’est pourquoi les valeurs doivent être régulièrement questionnées. Une institution peut afficher la transparence tout en pratiquant l’opacité. Elle peut défendre l’inclusion tout en tolérant des comportements discriminatoires. Elle peut parler de responsabilité tout en évitant de rendre des comptes.
L’éthique commence précisément dans cet écart entre les valeurs proclamées et les comportements réels.
Le triangle éthique : soi, autrui, l’institution
La définition de Ricœur permet d’analyser une situation professionnelle à partir de trois pôles.
Il y a d’abord soi-même : mes valeurs, mon intégrité, ma vision du travail bien fait.
Il y a ensuite autrui : le public, les bénéficiaires, les collègues, les clients, les usagers, les personnes concernées par mon action.
Il y a enfin les institutions : l’employeur, les règles internes, le droit, les normes professionnelles, mais aussi la société dans laquelle nous vivons.
Une décision éthique suppose de tenir ensemble ces trois dimensions. Elle ne peut pas se limiter à ce que je ressens personnellement. Elle ne peut pas non plus se réduire à l’application froide d’une procédure. Elle doit articuler les valeurs personnelles, les responsabilités envers autrui et les exigences institutionnelles.
Quand les sphères morales entrent en conflit
Les dilemmes éthiques apparaissent souvent lorsque plusieurs sphères de valeurs entrent en contradiction.
La sphère privée renvoie à nos convictions personnelles, à notre histoire, à nos attachements, à notre sensibilité.
La sphère professionnelle renvoie aux valeurs du métier : vérité pour le journalisme, confidentialité pour le soin, loyauté pour la communication, justice sociale pour le travail social.
La sphère institutionnelle renvoie aux valeurs et règles de l’organisation qui nous emploie.
La sphère publique renvoie aux valeurs de la société : égalité, dignité, liberté, sécurité, justice, respect des droits fondamentaux.
Prenons un exemple journalistique : une rédaction décide d’introduire une prime au clic. D’un point de vue économique, la mesure peut sembler efficace. Mais du point de vue de l’éthique journalistique, elle pose un problème majeur : elle risque d’encourager les contenus sensationnalistes, de fragiliser l’indépendance éditoriale et de placer l’audience au-dessus de la vérité.
Le conflit ne porte donc pas seulement sur une méthode de rémunération. Il oppose des valeurs : efficacité économique, qualité de l’information, responsabilité envers les lecteurs, liberté rédactionnelle et loyauté envers l’employeur.
La règle d’or : se mettre à la place de l’autre
L’une des règles éthiques les plus anciennes est la règle d’or : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ; ou, dans sa version positive, traite les autres comme tu voudrais être traité.
Cette règle peut sembler simple. Elle est pourtant très puissante.
Elle oblige à changer de perspective.
Si je suis responsable de communication, comment mon message sera-t-il reçu par les publics concernés ?
Si je suis employeur, comment ma décision affecte-t-elle les collaborateurs ?
Si je représente une institution culturelle, comment dois-je traiter un artiste accusé de comportements contraires aux valeurs que son œuvre prétend défendre ?
Comment dois-je aussi considérer les victimes, le public, les financeurs, l’équipe interne ?
L’éthique consiste souvent à élargir le cercle de ceux que l’on prend en considération.
Le code de déontologie : un cadre pour agir
C’est ici que le code de déontologie prend toute son importance.
Un code de déontologie sert à définir des normes de professionnalisme. Il précise les comportements attendus dans une profession ou une organisation.
Il permet aussi de gérer les risques de réputation. Dans les métiers de la communication, cette dimension est essentielle : une organisation ne peut pas durablement défendre des valeurs à l’externe si ses pratiques internes les contredisent.
Il assure la transparence des règles communes. Chacun sait sur quelle base les décisions sont prises et quels principes doivent guider l’action.
Il donne enfin du sens au travail. Il rappelle que l’activité professionnelle ne se limite pas à l’efficacité, à la performance ou au résultat immédiat. Elle s’inscrit dans une responsabilité plus large envers les personnes, les publics et la société.
Un outil de communication trop souvent sous-estimé
On oublie souvent qu’un code de déontologie est aussi un puissant outil de communication.
Dans certaines professions, il peut renforcer la position d’un groupe professionnel face aux autorités, notamment lorsqu’il s’agit de faire reconnaître la complexité d’un métier, ses responsabilités ou ses conditions d’exercice.
Il joue aussi un rôle important auprès des publics. Des éducatrices de la petite enfance qui présentent leur code de déontologie aux parents ne communiquent pas seulement des règles internes. Elles montrent que leur métier repose sur une réflexion professionnelle, une responsabilité éducative et une éthique de la relation. Cela renforce leur crédibilité.
Dans cette perspective, le code de déontologie n’est pas seulement un texte : c’est une preuve de sérieux.
Une tradition ancienne : de la médecine aux organisations modernes
L’idée de formaliser des devoirs professionnels est ancienne. Le serment d’Hippocrate est souvent présenté comme l’une des grandes références historiques de l’éthique médicale. Dans sa version contemporaine, la Déclaration de Genève de l’Association médicale mondiale rappelle notamment que la santé et le bien-être du patient doivent être la première considération du médecin, et que l’autonomie et la dignité du patient doivent être respectées.
L’histoire de la recherche médicale montre aussi pourquoi ces principes sont nécessaires. L’étude de Tuskegee sur la syphilis, menée aux États-Unis entre 1932 et 1972, a maintenu des hommes noirs malades sans traitement adéquat. Le CDC rappelle que Peter Buxtun, alors conseiller en santé publique, a alerté sur l’étude dès 1968 ; des articles de presse et une enquête sénatoriale ont ensuite conduit à son arrêt en 1972.
Le rapport Belmont, publié à la suite de ces scandales éthiques dans la recherche, a formalisé trois principes fondamentaux : le respect des personnes, la bienfaisance et la justice.
Ces principes dépassent le domaine médical. Ils rappellent que toute organisation doit se demander comment elle traite les personnes, comment elle évite de leur nuire, comment elle répartit équitablement les bénéfices, les risques et les responsabilités.
Trois manières de raisonner éthiquement
Face à une décision difficile, on peut mobiliser trois grands types de raisonnement.
Le premier est le raisonnement par les conséquences. Il consiste à se demander : quels seront les effets de mon action ? Qui sera touché ? Quel choix produit le plus grand bien pour le plus grand nombre ? C’est la logique utilitariste.
Le deuxième est le raisonnement par les devoirs. Il ne s’agit plus seulement d’évaluer les conséquences, mais de se demander : que puis-je moralement faire ou ne pas faire ? Quelles règles dois-je respecter ? Quelles limites ne dois-je pas franchir ?
Le troisième est l’éthique des vertus. Elle pose une autre question : quelle personne est-ce que je veux être dans cette situation ? Est-ce que mon action manifeste du courage, de l’intégrité, de la loyauté, de la prudence, de la justice ?
Ces trois raisonnements ne donnent pas toujours la même réponse. Mais les croiser permet d’éviter les décisions trop rapides, purement émotionnelles ou uniquement dictées par l’intérêt immédiat.
Déontologie et communication : une responsabilité particulière
Pour les métiers de la communication, la déontologie est particulièrement importante.
Communiquer, ce n’est pas seulement transmettre un message. C’est influencer une perception, orienter une interprétation, construire une relation de confiance.
Cette responsabilité impose une vigilance particulière : vérité, transparence, loyauté, proportionnalité, respect des publics, cohérence entre discours et pratiques.
Avant de lancer une stratégie de communication, une institution devrait donc se poser quelques questions simples :
- Dispose-t-elle d’un cadre éthique clair ?
- Ses valeurs sont-elles réellement incarnées ?
- Ses publics peuvent-ils comprendre les règles qui guident ses décisions ?
- Les collaborateurs savent-ils comment agir lorsqu’une situation devient délicate ?
- Le risque réputationnel est-il analysé uniquement comme une menace d’image, ou aussi comme le symptôme possible d’un problème éthique plus profond ?
Faire vivre la charte
Une charte ou un code de déontologie imposé verticalement risque d’être oublié, contourné ou perçu comme un simple outil de contrôle.
Pour qu’il soit réellement utile, il doit être construit avec les personnes concernées. La participation est donc une valeur centrale dans la rédaction d’un code éthique.
Impliquer les collaborateurs permet de faire émerger les dilemmes réels du terrain, les tensions vécues au quotidien et les valeurs effectivement mobilisées dans la pratique professionnelle.
Lorsque cette participation n’est pas possible à grande échelle, il faut au minimum accompagner le document : formation interne, atelier, conférence, discussion d’équipe, cas pratiques, sensibilisation.
Un code de déontologie ne vit que s’il est compris, discuté et réinterrogé.
Conclusion : retrouver le nord
L’éthique n’est pas une posture abstraite. C’est une pratique du discernement.
Elle commence lorsque l’on accepte de ralentir, de questionner ses réflexes, d’identifier les valeurs en jeu et de reconnaître les personnes concernées par nos décisions.
Dans un monde professionnel soumis à la pression de l’efficacité, de la réputation, de la vitesse et de la visibilité, le code de déontologie peut jouer un rôle essentiel. Il permet de donner une forme concrète à la boussole éthique d’une organisation.
Mais il ne suffit pas d’écrire des valeurs. Il faut les faire vivre.
C’est là que la déontologie rejoint pleinement la communication : non pas dans le discours que l’institution tient sur elle-même, mais dans la cohérence entre ce qu’elle affirme, ce qu’elle décide et ce qu’elle accepte de devenir.