La révolte des “vrais contenus” : le format long revient, mais l’attention décide toujours
Depuis quelques mois, un phénomène devient difficile à ignorer.
Alors que l’économie de l’attention pousse les formats courts à l’extrême, on observe simultanément une révolte des “vrais contenus”.
Le symbole le plus visible : le retour de formats longs — podcasts de deux ou trois heures, interviews non montées, newsletters denses — souvent portés par des personnalités qui ne sont pas journalistes au sens traditionnel. Ils captent pourtant un temps d’écoute réel, parfois supérieur à celui de médias historiques.
Il y a le meilleur et le pire, évidemment.
Mais le signal est clair : l’audience n’a pas moins d’attention.
Elle a moins de tolérance à l’effort inutile.
La vraie question n’est plus “mon contenu est-il bon ?”
La vraie question est désormais :
pourquoi quelqu’un vous accorderait-il ne serait-ce que 10 secondes, alors qu’il peut obtenir ailleurs une gratification immédiate — vidéo, résumé IA, flux social — sans effort ?
C’est ici que le marketing de contenu change de nature.
Il ne s’agit plus seulement d’écrire bien, mais de mériter un arrêt.
La guerre de l’attention : un changement de régime
Nous sommes passés d’une économie de la rareté (peu de canaux, peu de contenus) à une économie de surabondance, où l’enjeu principal est l’arbitrage permanent. Cette pression est encore renforcée par les usages mobiles.
Les comportements de lecture en ligne sont bien documentés. Les utilisateurs ne lisent pas : ils scannent.
Selon Nielsen Norman Group, les internautes lisent en moyenne environ 20 % des mots d’une page, 28 % au mieux
(Jakob Nielsen, How Little Do Users Read?)
https://www.nngroup.com/articles/how-little-do-users-read/
Les études d’eye-tracking du même institut mettent en évidence des patterns récurrents, notamment le F-pattern : deux balayages horizontaux en haut de page, puis une lecture verticale sur la gauche
(Jakob Nielsen, F-Shaped Pattern of Reading)
https://www.nngroup.com/articles/f-shaped-pattern-reading-web-content-discovered/
Pendant ce temps, les plateformes optimisent prioritairement ce qui maximise temps passé, rétention et engagement — des métriques qui ne sont pas nécessairement corrélées à la profondeur ou à la qualité du message.
Conclusion opérationnelle
La qualité est devenue un pré-requis.
Sans attention, même un contenu excellent reste invisible.
Lire sur écran n’est pas lire sur papier
La lecture digitale s’accompagne souvent d’une attention fragmentée et d’un butinage informationnel.
Plusieurs travaux en ergonomie et en psychologie cognitive montrent que, selon les conditions, la lecture sur écran peut augmenter la charge mentale et réduire la performance (temps, fatigue, compréhension).
Des comparaisons expérimentales écran/papier ont mis en évidence des différences mesurables de charge cognitive
(D. K. Mayes et al., International Journal of Industrial Ergonomics, 2001)
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0169814101000439
Des synthèses plus récentes discutent le “screen inferiority effect”, un effet globalement modeste mais documenté, dépendant des tâches et des contraintes
(L. Salmerón et al., synthèse 2023)
https://www.uv.es/lasalgon/papers/Salmeron%202023%20manuscript_tablets.pdf
Implication éditoriale
Le rôle du communicant n’est pas d’ajouter de la complexité.
Il est de réduire l’effort cognitif.
Skimming et scanning : les deux modes de lecture à intégrer
- Skimming – “Est-ce que ça vaut mon temps ?”
Survol rapide : titres, intertitres, premières phrases, mots saillants, visuels. - Scanning – “Où est l’information que je cherche ?”
Balayage vertical à la recherche de mots-clés, chiffres, dates, éléments actionnables.
Ces comportements expliquent pourquoi, sur le web, la structure bat la rhétorique.
Le mythe des lettres mélangées… et ce qu’il dit vraiment
Le célèbre texte lisible malgré des lettres internes désordonnées illustre une réalité cognitive : le cerveau reconnaît des formes globales.
Mais la version virale affirmant que “l’ordre des lettres n’a pas d’importance” est une sur-simplification.
Les expériences originales sont documentées par Graham Rawlinson (University of Cambridge / MRC-CBU)
https://www.mrc-cbu.cam.ac.uk/people/matt.davis/Cmabridge/rawlinson.html
La version “mème” a été largement débunkée
(Michelle Starr, ScienceAlert, 2018)
https://www.sciencealert.com/word-jumble-meme-first-last-letters-cambridge-typoglycaemia
Traduction pratique
En ligne, on ne lit pas tout.
On reconnaît, on filtre, on cherche des repères.
Pyramide inversée : sur le web, la conclusion doit être l’introduction
La structure classique “contexte → développement → conclusion” est risquée en digital.
Si l’information clé arrive au quatrième paragraphe, elle est statistiquement en zone froide.
La pyramide inversée, issue du journalisme, sécurise l’essentiel :
- Titre : fait principal, concret
- Chapeau : synthèse immédiate (5W1H)
- Contexte : pourquoi c’est pertinent
- Corps : comment, détails, preuves
- Chute : projection, ouverture
Ce n’est pas simplifier.
C’est garantir que le message existe.
2026 : l’attention ne se gagne plus seulement avec le SEO, mais avec le “zéro clic”
Une part croissante des recherches se termine sans clic : la réponse est obtenue directement dans Google ou via des assistants IA.
L’étude Zero-Click Search 2024 de Rand Fishkin (SparkToro) montre qu’en Europe, seule une minorité des recherches génère un clic vers le web ouvert
https://sparktoro.com/blog/2024-zero-click-search-study-for-every-1000-us-google-searches-only-374-clicks-go-to-the-open-web-in-the-eu-its-360/
Des analyses récentes documentent l’inquiétude croissante des éditeurs face à la baisse des referrals, notamment avec les résumés IA
(Search Engine Land, 12–13 janvier 2026, citant le Reuters Institute)
https://searchengineland.com/news-publishers-search-referrals-drop-report-467408
et Reuters, 13 janvier 2026
https://www.reuters.com/legal/litigation/google-defends-ai-search-summaries-rolling-stone-publishers-lawsuit-2026-01-13/
Conséquence stratégique
Le contenu doit être pensé pour être repris, extrait, résumé et cité, pas seulement pour générer une visite.
Éditer pour l’humain pressé… et pour les moteurs d’extraction
Le format “publish-ready” qui fonctionne aujourd’hui repose sur :
- un titre factuel (chiffre, bénéfice, rupture),
- un chapeau en 1–2 phrases,
- un encadré “L’essentiel en chiffres” (3 lignes max),
- des sections formulées comme des questions,
- des listes à puces dès qu’il y a choix ou procédure.
Ce bloc “essentiel” joue sur trois tableaux :
lisibilité humaine, extractibilité IA, réutilisation sociale.
Pourquoi les formats longs reviennent (sans contredire la guerre de l’attention)
Le retour du long n’est pas un rejet de l’économie de l’attention.
C’est une adaptation.
Le format long fonctionne lorsqu’il :
- réduit la friction (promesse claire, chapitrage, accès rapide à la valeur),
- offre une densité utile que le court ne permet pas.
En clair
L’audience donne du temps lorsqu’elle achète une certitude de valeur.
On ne gagne plus l’attention en promettant.
On la gagne en réduisant le risque de perdre son temps.